L'expression musicale et chorégraphique gnaouie, très populaire dans le
Maghreb, spécifiquement en Algérie et au Maroc, est un art authentique qui a su garder son originalité, malgré le temps et les tentatives de sa modernisation par des fusions
musicales.
Le genre gnaoui, considéré aujourd'hui à juste titre comme un art entier, que réclament et s'arrachent les scènes
nationales et mondiales, a fait son apparition, selon diverses sources historiques, à l'époque des Almohades par la voie forcée de l'esclavage où des milliers de Subsahariens notamment des
Maliens, Nigériens et Guinéens ont été ramenés pour servir comme ouvriers dans les différents chantiers du même empire et spécialement comme menuisiers, forgerons, puisatiers, etc. Ces personnes,
selon le journaliste marocain Mohamed Chenoufi, étaient la plupart du temps tenus en marge de la société.
Le soir, après une dure journée de travail, pour se distraire, ils organisent des soirées entre confrérie ou les
sons du goumbri, des karkabous et les danses qui mènent à la transe leur permettaient d'oublier leurs conditions, tout cela en invoquant Allah, le Tout-Puissant, et les différents
saints.
Les premiers Gnaouis de cette époque, tant en Algérie qu'au Maroc, étaient très connus en qualité d'habiles
musiciens d'où leur popularité, et les gens faisaient appel à leurs airs et à leurs couleurs pour animer les fêtes de familles ou pour de longues nuits de transe thérapeutique; cela se passait
uniquement dans les milieux populaires, ce qui a permis à ce genre de faire son chemin et enrichir les traditions musicales du Maghreb, souligne-t-il.
Les premiers fondateurs de la confrérie des Gnaoua sont des esclaves islamisés des groupes de Bambaras, Haoussa
et d'autres ethnies africaines, qui furent rejoints plus tard par des adeptes autochtones berbères et arabes, ce qui renforcera le rayonnement populaire du genre à travers le Maghreb et donnant
une dimension religieuse aux chants et pratiques qui avaient, quelque peu auparavant, un rite païen.
Ce métissage est palpable, aujourd'hui, à travers les textes chantés appelés bordj par les Gnaouis, car on trouve
dedans de l'arabe dialectale, le berbère, Haoussa et d'autres langues africaines intraduisibles par les adeptes du gnaoui eux-mêmes, signale Hanane Aïcha Abdelmalek, professeur de français et
chercheuse en patrimoine populaire à l'université de Sidi Bel-Abbès.
Ces bordj ou Trouha sont en réalité des vers dédiés à la gloire d'Allah, à ses prophètes et aux saints qui, aux
yeux des Gnaoua, sont les libérateurs des hommes de l'esclavage et de l'injustice. On comptait plus de 200 bordj. Aujourd'hui, il n'en reste qu'une trentaine, ils se caractérisent par la
progression hiérarchique, ordre établi et immuable, précise-t-elle.
Pour Abdelhalim Miloud Araou, journaliste, les premiers textes des bordj cachent, en vérité, un chant engagé qui
parle de la souffrance et de la malvie des adeptes de la confrérie qui, en implorant Dieu et son prophète Mohamed /QSSL/, ainsi que les saints tels Abdelkader Jillani, Moulay Brahim et bien
d'autres, les Gnaoua voulaient, à travers ces vers, dire à travers des métaphores leurs douleurs et conditions de vie lamentables, en marge de la société. Cela est visible en écoutant bordj
l'aafou /Pardon/, Bouderbala et Jangari-Mama /Famine/.
Ces gens voulaient dire ces choses pour exprimer leurs souffrances à travers des textes qu'eux seuls pouvaient en
comprendre le sens, qui pouvaient à l'époque des sultans et émirs dire la vérité crue, ils pouvaient avoir facilement la tête tranchée, explique-t-il.
C'est le caractère populaire, le cérémonial haut en couleur, et danses suivies surtout la nuit de séances
thérapeutiques /Transe/ en groupes qui ont fait en sorte que cet art perdure à nos jours.
Tout au début, la confrérie était essentiellement constituée d'adeptes mixtes de race noire; avec le temps, des
hommes et femmes de races blanches, qui se soumettent aux règles de la confrérie, viennent la renforcer. Une confrérie se compose d'un clan à sa tête un Maalem qui est un grand connaisseur des
rites, de la musique et des danses, et en plus un virtuose du Goumbri, tout autour de lui 10 à 15 joueurs de karkabou, un chanteur, un diseur plus connu sous l'appellation de Koyo-Bango, des
danseurs, un Moqadem et une voyante.
Le Maalem, qui est le véritable chef d'orchestre, occupe le centre de la cérémonie; il joue le goumbri, il anime
le rite de la possession, prépare les accessoires rituels la veille de la cérémonie, il est un fin connaisseur des techniques d'immoler l'animal du sacrifice prévu pour le cérémonial, statut de
Maalem, qui se fait par héritage, élection, vocation, apprentissage, imitation et consécration.
Le Maalem, plus connu au sud-ouest sous le titre du Moqadem, dirige avec dextérité le cérémonial qui est, en
lui-même, une véritable unité entre l'âme et le texte chanté lors de la séance de transe ou /HAL/ qui se déroule, généralement, en début de soirée pour se poursuivre durant toute la nuit. Dans la
philosophie des Gnaoua, ces séances de transe auxquelles sont conviés beaucoup de malades ont, pour but, la découverte de l'âme individuelle et collective, la découverte aussi des secrets de ce
monde, pour fuir le quotidien connu et établi, pour aller vers le merveilleux et le fantastique. C'est à partir de ces instants que le groupe et les membres de la confrérie entrent en transe et
ce, grâce aux sonorités du goumbri et des karkabou et surtout des textes ou bordj chantés en ces moments de grande sensibilité.
L'esthétique du texte, de la musique et de la danse crée, au cours des représentations, un sentiment de
satisfaction, de bien-être tant chez les membres de la confrérie que chez les spectateurs, du fait qu'en chacun s'opère une certaine sensation de l'état sublime par la beauté des rythmes et les
sonorités des instruments.
La popularité, acquise par cet art ces dernières années, s'explique par son originalité et son profond encrage
dans la société maghrébine notamment en Algérie et au Maroc où cette expression musicale et chorégraphique est dans son milieu naturel, explique Abdelhalim Miloud Araou.
Cependant, son apparition dans la région du Maghreb arabe et en France, adoptant une instrumentation moderne aux
rythmes gnaouis, risque d'affecter une sonorité et un style artistique qui ont résisté durant des siècles, et demeure partie intégrante de la culture et du patrimoine des populations de toute la
région du Maghreb, signalent de nombreux membres de la confrérie à Béchar.
Parmi eux, il y a le Maalem Brahim Rezzoug, l'un des derniers grands maîtres de la confrérie en vie. Ce
personnage, âgé actuellement de 75 ans, se souvient par coeur du rituel des cérémonies de sa confrérie qu'il a rejointe dès son enfance. Pour lui, la musique gnaouie est un véritable répertoire
rituel, fruit d'un métissage syncrétique d'apports culturels africains, de musique maghrébine et de culture maraboutique. Pour cela, elle doit être protégée et sauvegardée par les institutions
spécialisées.
Par ailleurs, on ne peut pas aborder le sujet des Gnaouis sans parler de Hasna El Bacharia qui est un véritable
phénomène de ce genre. En effet, jamais de mémoire de cette confrérie, en Algérie ou au Maroc, on ne connaît de femmes joueuses d'instruments de ce rite musico-spirituel qui a fait connaître
mondialement cette artiste, cette joueuse de goumbri qu'elle maîtrise à la perfection faisant d'elle la première Maalama gnaouie depuis l'apparition de ce genre, disent de nombreux
adeptes.
Avec une carrière artistique de plus de trente années, et un album /Djazair Djohara/ dédié à son pays, Hasna
s'impose comme monument de la musique gnaouie, mêlant le sacre et le profane et où le goumbri, karkabou et tbal sont les piliers. Grâce à l'héritage culturel de son défunt père, lui-même Maalem
de la confrérie à Béchar, elle a su imposer sa personnalité à travers son jeu et sa dextérité dans l'interprétation des textes gnaouis notamment /JANGARI/ ou bordj qui passe pour être l'un des
morceaux des plus difficiles à interpréter.
Cette artiste, qui aborde la soixantaine, est considérée comme la diva de cet art séculaire qui s'est forgé une
notoriété de par la beauté des compositions musicales et surtout des textes chantés.
Le festival national, consacré à ce genre artistique dont la première édition a eu lieu du 27 au 31 mai de
l'année dernière à Béchar, mérite que son organisation soit confiée à des compétences aux lieu et place d'un groupe d'amis qui n'avaient aucune connaissance ni des modes d'organisation d'un
festival ni de cet art séculaire qui a résisté aux aléas de l'histoire et contribué à la formation de la personnalité culturelle et artistique du pays.
Source : Tarek Billal, Le Quotidien d'Oran.
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