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Tout sur Béchar et la région de la Saoura

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Kenadsa : ville d'art, d'histoire et de déboires (Suite)

LA COLONISATION



A l'arrivée des Français en 1903, Kénadsa était encore une ville prospère : sa zaouïa rayonnait sur un territoire qui pouvait dépasser les mille kilomètres à la ronde. Elle avait ses ramifications dans tout le Maghreb septentrional : ses principaux affiliés se trouvaient sur un rayon qui allait d'Alger à Rabat : dans cet « éventail » il faut inclure tout le Maghreb central et occidental y compris bien sûr le Sahara dans sa partie qui va de Marrakech jusqu'au fin fond du Touat en Algérie. Dans un écrit sur cette confrérie datant de 1920 (Imprimerie Orientale FONTANA Frères, ALGER), Marthe et Edmond GOUVION nous disent avoir visité à TRIPOLI (Libye), une zaouïa à la dévotion du Cheikh Sidi Mhamed Ben Bouziane de Kénadsa.

Nous avons vu que Kénadsa jouait un rôle charnière et de carrefour entre l'Afrique du Nord et celle subsaharienne. Par le nombre considérable de pèlerins qui affluaient vers sa zaouïa, elle était aussi appelée « petite Mecque ». Par ailleurs, les commerçants qui pratiquaient le négoce de toute sorte, ne pouvaient traverser son territoire sans une escale (obligée) à la zaouïa et surtout sans une visite au mausolée du Saint Patron de la ville, pour quêter non pas seulement la protection de leur négoce mais solliciter aussi sa baraka pour leur propre personne, pour leurs enfants et leur famille. Les caravaniers venaient solliciter un écrit comportant le sceau du Cheikh « en règne ». En effet, cet axe que les historiens désignaient par « route de l'or » était infesté de brigands.

Il s'agissait de traverser d'immenses territoires qui n'étaient pas du tout sécurisés «ard elkhaouf». Les caravanes allaient donc de Sijlmassa jusqu'au fin fond de l'Afrique occidentale que l'on appelait alors «Essoudane» (le Soudan) qui comprenait notamment le royaume du Mali, l'actuel Sénégal, les Guinées, le Ghana, le Niger, le Nigeria etc. A ce titre, Kénadsa n'était pas seulement un grand marché de l'or et de l'ivoire, de plumes d'autruche, d'encens et de tissus, mais aussi peut-être le plus grand marché d'esclaves de la région. Néanmoins, faut-il préciser : les esclaves n'étaient pas forcément tous (et toutes) d'origine africaine noire, mais d'origines raciales les plus diverses. Et il ne serait pas tabou de dire que c'était pour l'époque un négoce florissant.

La communauté juive de Kénadsa était de vieille souche. D'aucuns pensent qu'elle serait originaire du Touat, chassée de TAMENTIT par Abdelkarim ELMAGHILI, vers 1200 du calendrier grégorien. A Kénadsa, elle avait son propre quartier, «le mellah». Cette communauté pratiquait le travail de l'or et de l'argent, la bijouterie, le travail du bois (menuiserie, ébénisterie, faux plafonds), le commerce des tissus, celui des épices etc.

Les riches commerçants juifs ne se distinguaient en rien de leurs homologues musulmans ni par leurs habits ni par leur mode de vie, ni par leur parler, étant de « purs juifs arabes ». D'ailleurs, il était difficile à non kénadsien de distinguer qui était juif de qui ne l'était pas. Les juifs fabriquaient aussi des alcools divers, de l'eau-de-vie (boukha, mahia, vin de palme...) dont certains musulmans ne se privaient point en cachette. Kénadsa avait également ses forges où l'on fabriquait des armes, des fusils à poudre, des épées et des lances, des ustensiles domestiques et des outils de toute sorte. Elle avait aussi ses potiers, ses vanniers, ses tisserands...


LES MILITAIRES FRANÇAIS ET LA RESISTANCE LOCALE



L'histoire de la résistance du Sud-Ouest algérien à la colonisation reste encore à écrire par les spécialistes de l'histoire.

En effet, ce modeste écrit de presse n'a pas la prétention de suppléer à cette importante autant que passionnante mission. Il s'agit ici, seulement de lever un bout de voile sur cette histoire. La France, comme tout le monde sait, est entrée en Algérie en 1830. Les Algériens ne l'ont pas reçue «avec du lait et des dattes», loin s'en faut, mais bien avec «la poudre à canon», s'opposant farouchement à toute forme d'occupation. Après la résistance d'Alger, il y eut d'autres résistances, notamment la guerre que mena l'Emir Abdelkader, puis les diverses insurrections armées: Cheikh El Haddad, El Mokrani, les Ouled Sid Chikh...

Avec toutes ses insurrections et revers subis, les conquérants, sans renoncer, étaient devenus beaucoup plus circonspects, beaucoup plus suspicieux dans leur avancée à l'intérieur du pays. Même après des études précises aussi bien des hommes que de leur capacité de résistance, après des études topographiques minutieuses des territoires à conquérir, ils donnaient quand même la primauté à la ruse, aux pourparlers plutôt qu'à la confrontation directe avec les autochtones. Ainsi, de Sidi Freidj (Sidi Ferruche comme ils l'appelaient alors) pour arriver jusqu'à Béchar, ils ont mis pas moins de 73 ans ! Ils n'entreront dans Béchar qu'en 1903. Ce n'était pas faute de le vouloir, mais le proverbe dit que « un chat échaudé craint l'eau froide ». En effet, « échaudés » par l'insurrection des Ouled Sid Chikh, les militaires français ont d'abord évité, dans la région de Béchar, la confrontation directe avec les Ouled Djérir qu'ils connaissaient déjà pour s'être accrocher avec eux aux environs de Ouakda en 1857 et avec les Doui Mania en 1852 à Oglat El-Hadj Mohammed. En plus des hommes de ces deux tribus avaient participé à la guerre que mena Cheikh Bouamama. Les Français étaient informés de la farouche détermination de ces tribus à se battre contre eux et ce « jusqu'au dernier homme ». En effet, jalouses de leur indépendance et de leur liberté, ces tribus n'avaient jamais connu jusqu'alors aucune forme d'occupation et encore moins la contrainte d'un pouvoir quelconque.

Mais les vicissitudes de l'histoire sont impénétrables. Dans toute guerre, le renseignement d'abord, puis l'efficacité des armes et des techniques de guerre ensuite sont les éléments décisifs pour gagner toute bataille. Les Français, connaissant le pouvoir spirituel et moral du Cheikh de la Zaouïa de Kénadsa et son ascendant sur les tribus, ont commencé par lui évidemment. C'était le maillon faible de la structure guerrière des tribus et la force de l'institution confrérique. A cette époque, le cheikh en titre de la zaouïa était Sidi Brahim, un homme assez robuste mais qui avait un handicap majeur : il était aveugle. Les Français ont d'abord commencé par l'affaiblir lui-même, matériellement en interdisant à la zaouïa de lever les ziarate (contributions) sur toutes les tribus du nord du pays et des Hauts Plateaux et du Maroc, ou du moins, dans un premier temps. La Confrérie était autorisée à le faire de façon très parcimonieuse et contrôlée. La zaouïa était ainsi touchée directement dans sa principale force de vie. Les membres les plus influents de la confrérie et les notables, à leur tête Si Mohamed Lamsatpha étaient contre toute entrée de la France        dans la région et encore moins, son ingérence quelconque dans les affaires de la Zaouïa. Cependant, ils n'avaient pas les moyens de s'y opposer en dehors de négociations « diplomatiques ». De son côté, Sidi Brahim le chef spirituel de la Zaouïa, sans armes ni moyens, ne pouvait résister à la pression de l'armée coloniale : il ne pouvait donc que « composer ». Il essaya d'acquérir « l'amitié » des officiels français.

Il restait les tribus. La France demanda au vénérable cheikh de faire pression sur elles afin qu'elles se soumettent « à une France qui apportait la civilisation, qui voulait construire des écoles et des hôpitaux pour éduquer, instruire et soigner les gens ». Sidi Brahim organisa dans son « riad » (palais) de Kénadsa, une grande diffa (repas) où ont été conviés les grands chefs de tribus et de fractions de tribus des Ouled Djérir et des Doui Mania. On a vu alors affluer à Kénadsa tous ces « seigneurs de la guerre vêtus de leurs plus beaux atours, l'allure altière, sur de beaux chevaux arabes harnachés de cuirs et d'or ». C'était la « djemaa des quarante sages ». Au cours de ce repas historique, Sidi Brahim leur transmit le message des Français tel qu'il lui a été communiqué. Les chefs de tribus surpris d'abord, et après quelques discussions, répondirent unanimement « qu'il n'était pas question que les Français mettent les pieds dans la région: les Français sont une nation nous en sommes une autre, disent-ils. S'ils viennent chez nous c'est qu'ils cherchent la guerre et nous sommes prêts à la leur livrer ». A la fin du repas, après des au revoir cérémoniaux et courtois à l'endroit de leur illustre hôte, ils repartirent dans leur fief respectif non sans laisser des émissaires permanents auprès de Sidi Brahim pour les renseigner en permanence sur les intentions futures des autorités coloniales.

Ces braves guerriers n'avaient certainement aucune idée de ce qu'était réellement la France. Ils pensaient certainement que c'était « une sorte de grande tribu » qu'ils étaient à même de défaire aisément en se fédérant, exactement comme l'ont tenté les Ouled Sid Chikh. Ils avaient l'habitude de livrer des batailles (à d'autres tribus) et de les remporter. Ils n'avaient aucune idée d'une armée régulière, instruite, organisée, entraînée par des officiers expérimentés sortis des grandes écoles de guerre. Une armée équipée et payée pour faire la guerre et uniquement la guerre, qui dispose des équipements pour faire le siège des fortifications et des canons capables de faire s'écrouler le plus fortifié et le plus solide des ksars. Eux, ils n'avaient que leur bravoure, des fusils à poudre et des sabres à opposer aux canons français. Cependant, ils réactivèrent la fameuse confédération évoquée plus haut, qu'ils appellent Zeghdou composée des trois tribus: Ouled Djerir, Doui Mania et Beni Guil.

Pour éviter les confrontations directes, les colonnes françaises ont contourné la région de Béchar par l'Est, allant d'El-Bayadh (anciennement Géryville), en direction du Gourara - Timimoun. Puis, elles ont commencé à remonter vers Béchar par étapes, suivant la vallée de la Saoura. Mais les tribus précitées n'étaient pas dupent.

Aussi, les convois français faisaient régulièrement l'objet d'attaques et de harcèlements. En déclarant ainsi la guerre aux Français, les tribus algériennes pensaient toujours à un repli vers le Maroc en cas de besoin, par le Draa notamment (Zeghdou) et au Tafilalet. En pensant comme cela, elles ignoraient apparemment que la France était déjà présente en ces lieux et que ses officiers se préparaient à les prendre en tenaille. Avec beaucoup de difficultés, les colonnes françaises finirent par atteindre Béchar en 1903, à Ouakda plus exactement. Défaits, les résistants qui les avaient combattus se sont repliés au Maroc, abandonnant momentanément leurs biens : maisons, jardins, palmiers, troupeaux etc. Partis au Tafilalet, ils furent surpris de retrouver là également, le même occupant. Leurs espoirs d'organiser d'autres batailles qui feraient partir les Français commencèrent à s'amenuiser. Les « batailles » n'étaient plus que des escarmouches sans importance. La résistance s'était larvée et les espoirs déçus. L'occupant appliquait la fameuse devise de « diviser pour régner », affamer pour soumettre, concéder pour corrompre. Las d'attendre une reprise du « djihad », ceux qui s'étaient repliés au Tafilalet ont fini par revenir au pays de leurs ancêtres : Béchar. A leur retour, que ne fut leur grande surprise de trouver que tous leurs biens ont été confisqués par l'administration coloniale. «La prise de Béchar » fut un grand événement pour l'occupation française. Du 17 au 12 novembre 1903, le Général LYAUTEY qui venait de prendre le commandement de la Division de Aïn Séfra où s'installera plus tard le commandement militaire du territoire, suit en personne les événements. Une colonne commandée par le commandant PIERRON occupe Béchar et Ouakda. Dès l'année suivante, 1904, Béchar reçoit le ministre de l'Intérieur (ETIENNE) le 20 avril, puis un Général (SERVIERES, commandant le 19 CA) le 14 juillet, puis JONNART en personne, Gouverneur Général de l'Algérie le 04 novembre, qui fut reçu d'ailleurs par des coups de feux et échappa par miracle à une embuscade.

Il va revenir en décembre 1905. Il alla à Taghit par Mezrelt et revient à Béchar par Manouarar, un détour édicté par des mesures de sécurité. C'est dire que la résistance ne cessa pas définitivement pour autant. Elle durera plus de trente ans.

Source: A, Azizi, Le Quotidien d'Oran.

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