Lundi 26 décembre
7 h 30. C’est le départ pour Béchar. A l’aéroport d’Alger, deux cafés tentent
d’assurer un service tout juste acceptable par cette froide matinée de décembre. Les participants au 12e Marathon des dunes arrivent par petits groupes. Abdelmadjid Rezkane, responsable
de Sport Events International (SEI) et organisateur de la manifestation sportive et culturelle, dispatche les billets d’avion et les cartes de police. L’Algérie demeure encore au stade «papier»
des cartes de police que ses propres ressortissants remplissent avant d’embarquer dans les avions et après débarquement. Les réflexes bureaucratiques sécuritaires ont la vie dure ! L’ATR
d’Air Algérie décolle avec un léger retard. C’est une habitude. Le retard est «une marque» commerciale de la compagnie aérienne algérienne. A Béchar, les visiteurs sont accueillis par une
troupe folklorique. Un spectacle qui semble plaire aux Autrichiens, Belges et Français qui participent à l’édition 2011 du Marathon des dunes. Direction Igli, à 130 km au sud de Béchar. Cette
palmeraie, aussi belle que toutes celles de la Saoura, a la malchance d’être moins connue que Taghit ou Beni Abbès. Les participants sont logés à l’Auberge de jeunes, une bâtisse nouvellement
réceptionnée. C’est le seul endroit où les visiteurs de la localité peuvent trouver un coin où dormir. Le problème de la plupart des ksour et villages du Sud-Ouest algérien est le manque de
structures décentes d’hébergement. Promotion du tourisme saharien, disent-ils !
Mardi 27 décembre
Des participants parlent de la conférence animée la veille à l’Auberge des jeunes
par l’ancien ministre et ambassadeur, Kamel Bouchama, sur le rapatriement de «l’éventail» du dey Hussein d’Alger. En poste à Damas, Kamel Bouchama a réussi à récupérer le précieux objet auprès
des descendants de l’Emir Abdelkader en Syrie qui l’ont jalousement gardé. L’Emir Abdelkader avait pu, avec l’aide du sultan ottoman Mahmud II, récupérer «l’éventail» auprès du dey Hussein,
réfugié à Naples en Italie après sa capitulation lors de la prise d’Alger par les Français en 1830. Ainsi, l’Emir Ali, fils de Abdelkader, avait remis l’«amana» à son aîné, l’Emir Mohamed Saïd
El Djazaïri, devenu en 1918 premier chef du gouvernement de la République arabe de Syrie après l’effondrement de l’Empire ottoman. Kamel Bouchama a appris l’existence de «l’éventail» chez la
famille de l’Emir Abdelkader grâce à Amira Zoulfa, son arrière-petite-fille. «Elle m’a été d’un soutien efficace pour récupérer ce qui revient de droit à son pays… l’Algérie. Et depuis, j’ai eu
à emprunter un certain parcours où il fallait pénétrer les méandres de la sensibilisation et ensuite ceux de la négociation», a expliqué Kamel Bouchama. Il a révélé que «l’éventail» n’est en
fait qu’un chasse-mouches que le dey Hussein avait utilisé pour lancer des coups au consul de France Pierre Deval. Le roi Charles X devait s’appuyer sur ce prétexte, «le fameux coup de
l’éventail», pour expédier ses troupes envahir Alger. «La France devait mener une guerre continue contre les Algériens, balayant d’un revers de la main ‘‘l’Alliance du Lys et du Croissant’’ de
1534, quand François Ier, affaibli par ses affrontements avec les Espagnols, fit appel aux Algériens pour sauver sa couronne. Cela, l’histoire de France n’en parle pas ou… confusément», a
relevé l’ancien ambassadeur. Il a rappelé que le Pape Paul III avait demandé en 1540 une croisade contre les Algériens. Selon lui, les historiens français ont voulu «anoblir» le geste du dey
Hussein en évoquant «l’éventail» et pas «le chasse-mouches». Mais qu’ont fait les historiens algériens pour rétablir la vérité ? La réponse est évidente : rien ! Ce mardi, c’est
le grand jour ! La première étape du marathon est lancée à partir d’un lieu situé à côté de la maison cantonnière à 12 km au nord d’Igli. Le froid perçant du matin n’empêche pas les
300 coureurs de se mettre à la ligne de départ…
Mercredi 28 décembre
Seddik Hamadi, 17 ans, fait parler de lui. Ce jeune d’Igli, qui court avec des
chaussures en plastique, remporte la première étape du marathon. Non sportif, il a mis tout son cœur et sa détermination pour réussir la course. «Je n’aime voir personne devant moi !»,
confie-t-il à Abdelmadjid Rezkane. A-t-on pensé un jour à la prise en charge des athlètes en herbe du sud du pays ? A leur donner une chance, à s’intéresser à leurs performances ? A-t-on
pensé à détecter des talents que «le mépris» des gens du Nord cache ? Aujourd’hui, c’est le deuxième jour de la course. Direction El Ouata, à 80 km d’Igli. L’accueil est habituel :
thé vert et cacahuètes. Larbi Ahmed, chef de daïra, nous parle des projets pour la région. «Nous avons des ksour dispersés de l’autre côté de oued Saoura. Nous avons ouvert à l’intérieur de
l’Erg une piste carrossable d’une distance de 8 km. Cette piste sera reliée à la route qui va vers Beni Abbès à 45 km d’ici», explique-t-il. Il nous parle du travail d’une association
culturelle, créée récemment, pour mettre en valeur le ksar d’El Ouata. Et il évoque la poterie particulière d’El Bayadha. «Nous y avons créé des locaux pour les jeunes aux fins de valoriser cet
artisanat», note-t-il. Il regrette la faible affluence des touristes, El Ouata n’étant pas encore connue. Yassin Allouit, Franco-Algérien, a, lui, fait le déplacement de la Nouvelle-Calédonie
pour prendre part au Marathon des dunes. «Je fais des courses en milieu naturel en Nouvelle-Calédonie. J’ai toujours voulu courir en Algérie. Je connais Constantine et Khenchela, la région de
ma famille, mais pas cette partie du pays. Il y a une semaine, j’étais sous les cocotiers, à la plage, en plein été, autant dire donc que le dépaysement est pour moi total !», dit-il se
félicitant de l’ambiance familiale qui règne autour du marathon. De Nouméa, Yassin Allouit est parti jusqu’en Corée du Sud pour revenir à Paris avant de débarquer à Alger. Un sacré périple.
«Les Algériens de Nouvelle-Calédonie en sont à la troisième génération. Les traditions commencent à se perdre. La petite communauté est regroupée autour de l’Association des Arabes et des amis
des Arabes de Nouvelle-Calédonie. Elle essaie de renouer avec l’Algérie. Ces dernières années, plusieurs délégations ont visité le pays pour retrouver les traces de la famille. La plupart
découvrent l’Algérie», souligne Yassin.
Jeudi 29 décembre
Jour de repos. Beurre, confiture, biscuits, fromage, jus, café et thé, le petit
déjeuner est vite expédié avant de prendre la route pour Taghit, située à 62 km au nord d’Igli. A la sortie de la localité, la palmeraie est dans un état lamentable. Elle se meurt à vue d’œil.
La haute salinité des sols détruit les palmiers à petit feu. Et ce n’est pas un jeu de mots. Pourtant, Igli, passage obligé des caravanes dans l’ancien temps, est au confluent des oueds Guir et
Zousfana. Ces deux oueds forment l’oued Saoura. Poursuivons le chemin. A droite, les dunes du Grand Erg occidental, à gauche la montagne en pierres. «C’est très joli», lance dans un accent
allemand Brigitta, la coureuse autrichienne, qui nous accompagne avec Abdelmadjid Rezkane. Elle est excitée à la vue des chameaux qui tentent de trouver quelques herbes, les premières de
l’hiver. Avant d’entrer à Taghit, le groupe s’accorde une halte pour prendre des photos. La vue est superbe. Taghit est plongée dans le vert des palmiers et l’ocre de la dune géante. Des agents
de sécurité en civil, aux visages repoussants, immobilisent la voiture au milieu de la chaussée et demandent aux visiteurs de «dégager» la voie. Un bel accueil ! La localité est prise
d’assaut par «les réveillonneurs» du Nord. On les reconnaît aux couleurs gaies de leurs chèches (un identifiant ?). Ils déambulent dans tous les sens. Certains tentent d’escalader une dune
haute de plus de 20 m. La montée est difficile même pour un journaliste qui s’est imposé un défi ! En bas, des jeunes ont dressé de petites tentes pour vendre du thé, des fillettes
proposent des galettes chaudes, alors que d’autres offrent une petite balade à dos de chameau. Ici, on vit comme on peut. Les 10% officiels du taux de chômage ne concernent pas les jeunes de
Taghit… Après une petite visite au vieux ksar qui tombe en ruine, le groupe prend un déjeuner à l’ombre d’un arbre du côté de Zaouia Tahtania.
Vendredi 30 décembre
Le soleil est curieusement froid. Au sud d’Igli, la route est déserte. Seul un
enfant s’amuse avec un vélo. Ici, les dunes sont petites. Elles sont caressées par les premières lueurs du matin. Les jeunes coureurs ont allumé un feu pour se chauffer, d’autres s’entraînent
sur les dunes, c’est agréable et efficace. En bas, Abdelmajid Rezkane et son fils Hakim préparent le lancement de la troisième et dernière étape du marathon. Samy Moulaï, 14 ans, s’impatiente
pour se lancer dans la course. Son père, Mohamed Moulaï, cardiologue à Djelfa, nous explique que Samy participe au marathon depuis l’âge de 9 ans. Lisette et Willy Prégardier, un couple belge,
connaissent le marathon. Grâce au jeu de scrabble on line, Lisette a fait connaissance avec une famille d’Alger. «Lisette m’a initié au scrabble. Et cette année, j’ai été classé troisième au
championnat d’Algérie du scrabble, et mon père, Amine, sixième. Nous avons créé un club à Alger. Il s’appelle Icosium Scrabble Club, (ISC). Nous sommes une quarantaine. Nous jouons chaque
samedi», explique Nacerddine, cadre dans le secteur des assurances et ami des Prégardier. A l’APC d’Igli, Ibrahim Kouider, le dynamique maire, organise une petite réception aux participants. Du
thé et du mederbel (galette avec de l’oignon, du piment et de la graisse) sont offerts aux invités. Ibrahim Kouider perçoit l’importance d’une telle manifestation pour faire connaître Igli et
sa région. Le soir, à l’Auberge des jeunes, les coupes sont données aux vainqueurs. Chez les hommes, Mohamed Akbli d’Adrar est arrivé premier. «Je suis habitué au climat du Sahara. J’ai déjà
décroché la première position à Tamanrasset, Timimoun et Béchar. Tous les parcours étaient accessibles ici sauf celui d’El Ouata, un peu difficile. J’ai été un peu bousculé par le jeune Seddik
Hamadi qui, pour moi, a de l’avenir. Il n’a que 17 ans. Nous, les gens du Sud, voulons d’autres manifestations de ce genre», a déclaré Mohamed Akbli qui a défendu les couleurs de la DGSN. La
Franco-Algérienne Tassadit Taharount, qui est établie dans la région de Sochaux, a décroché la première place chez les femmes. «Je voulais seulement participer à cette course, mais gagner le
marathon, c’est cerise sur le gâteau ! Je remercie mon amie François Temperman pour m’avoir suivie dans cette aventure, surtout qu’elle termine deuxième. Les femmes d’Igli ont été
merveilleuses. Elles m’ont encouragée le long du parcours. Le sport réunit les gens. J’ai remarqué que certains athlètes couraient avec des chaussures en plastique. Je pense qu’on va engager
une action pour aider les sportifs qui n’ont pas les moyens», dit-elle.
Samedi 31 décembre
Abdelmadjid Rezkane remercie les sponsors de la manifestation : Mobilis,
Sovac, Nestlé, Air Algérie, Vitajus et Agefal. Sovac et Mobilis ont dessiné leurs véhicules aux couleurs du Marathon des dunes comme cela se fait ailleurs. Ikram de Mobilis Béchar a mis le
paquet pour rendre le vert de sa compagnie visible. Le marketing est également l’art du possible. La preuve ? Le journaliste en parle ! Il est déjà l’heure de quitter Igli. Difficile
d’oublier Mustapha, Yacine, Touhami et tous les autres. Ces gens d’Igli, simples, accueillants, souriants. Au programme, une visite à Kenadssa et au mausolée de Sidi M’hamed Bouziane. Le vieux
Soltani explique aux visiteurs l’histoire profonde de ces ksour et la venue d’Isabelle Eberhardt. «Elle n’a pas cessé de parler de l’ombre bleue de Kenadssa», rappelle ce guide touristique
volontaire. Les visiteurs sont invités à déguster un couscous aux gros grains de la région arrosé de sauce rouge, à base de viande, de carottes et de navets. La soirée du réveillon est
organisée à Moughel, à 50 km de Béchar, et à 15 km des frontières avec le Maroc. La troupe El Aama de Kednassa anime la dernière nuit de l’année. Autour de trois feux, on tente de se réchauffer
comme on peut. Certains glissent dans leurs sacs de couchage pour échapper au froid mordant de décembre. D’autres dansent au rythme d’Al Aama qui tente de restituer la tradition de la ferda,
particulière au Sud-Ouest algérien. Minuit. Bonne année ! Direction l’aéroport de Béchar. Déjà le retour.
Dimanche 1er janvier
Le froid déchire toutes les résistances. Les voyageurs de nuit sont forcés
d’attendre dehors. Les quatre ou cinq policiers de contrôle prennent tout leur temps pour fouiller et scanner les bagages. On contient comme on peut sa colère. A l’enregistrement, il faut aussi
faire preuve d’une grande patience. L’enceinte aéroportuaire est vide à pleurer. Toutes les boutiques sont fermées. Pas de salon de thé, pas de cafétéria, pas de restaurant. Les aéroports
algériens fonctionnent aux heures de bureau ! Qu’Air Algérie transporte ses passagers la nuit, l’entreprise qui «gère» l’aéroport de Béchar ne le prend pas en compte. La bureaucratie est
plus forte que le management. Incompétence ? Non, c’est plus grave. C’est le laisser-aller à l’état pur. Dans la salle d’embarquement, il n’existe même de sanitaires, pas de cafétéria, des
sièges argentés rappellent les salles d’attente des hôpitaux. 2h45 : l’avion, chauffé comme un four à pain, va décoller…
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